Jui. 07 14

Version imprimable Un Sénégalais, paysan, pauvre, peut-il être un artiste ?

Refus de visas pour des Artistes Sénégalais

Jean Pierre Fourré, larmorien fortement impliqué par les relations "Nord Sud", m'a signalé cette histoire dont on trouve le déroulement sur le site Afrikabidon.

Après un premier "symposium de sculpture", organisé par Point-Afrique, en Mauritanie (1999), l'association Point-Afrique décide de renouveler cette manifestation sous le nom d'Afrikabidon, sur le Serre de Bourrelay en Ardèche.

A l'approche du vernissage du symposium, il a lieu le 16 juillet, un communiqué de presse est envoyé pour dénoncer l'absence de la quasi totalité des invités Sénégalais.

"Point-Afrique et Afrikabidon organisent cet été la première édition des rencontres en ayant invité deux cents africains à Bidon dans le sud de l'Ardèche.
Ils sont peintres ou maçons, artisans ou forgerons, sculpteurs ou paysans, chanteurs ou griots. Au-delà d'un caractère festif, nous souhaitions présenter l'Afrique dans sa réalité du quotidien. Ils ne sont pas tous issus de lélite mais représentent 95% de la population. Ils venaient présenter leur habitat, leurs outils, leur perception du continent africain.
Le Niger, le Mali, la Mauritanie, la Côte dIvoire, le Burkina Faso, le Togo, le Bénin ont accordé leur visa à nos invités.
La représentation française au Sénégal en a jugé autrement"
(document complet sur le site Afrikabidon)

Dans sa réponse, Madame le Consul Général de France en poste à Dakar réfute les accusations, mais sa justification met en évidence les "tracasseries" administratives mises en place pour filtrer les "visiteurs Sénégalais" dignes de venir fouler, ne serais-ce que le temps d'un Symposium" le sol Français :

"S'agissant des propos que ma collaboratrice aurait tenus, objet de votre message du 11 juillet 2007, ils ne correspondent pas à la réalité. En effet, dans la décision de l'octroi d'un visa pour un artiste, ne saurait, en aucun cas, intervenir le jugement que pourrait porter l'agent chargé de l'étude du dossier, à titre personnel et à quelque niveau que ce soit.
Aussi, veuillez bien croire que seuls les critères objectifs (notamment passeport en cours de validité, hébergement, ressources, assurance, billets d'avion) sont pris en compte pour la délivrance d'un visa."
(document complet sur le site Afrikabidon)

Maurice Freund, Président de Point-Afrique, dans son courrier, constate l'absence des artistes Sénégalais invités et dénonce le prétexte utilisé d'une "raison administrative" :

"Plus important à nos yeux : aucun des paysans diolas de Casamance que nous avions invités n’a obtenu de visa. Nous les avions invités pour qu’ils édifient, sur le site d’Afrikabidon, une case à impluvium, marque du génie de leur culture, parce que nous pensons que les pratiques et les savoir-faire sont aussi importants que les discours ; nous les avions invités pour qu’ils témoignent de la réalité profonde de l’Afrique, à 90% paysanne, dont la parole n’est jamais entendue. Nous les avions invités parce que ce sont des amis.
ll s'agit d’hommes profondément attachés à leur terre et à leur mode de vie, qui offraient toutes les garanties de retour. Les faire venir en France l'espace de quelques semaines, leur permettre de rendre compte de leur culture, de leurs aspirations, de leur propre conception d'un développement durable et respectueux de la terre et de la vie, était à nos yeux le moyen le plus sûr de pérenniser leur vie au pays - dans le droit fil de notre engagement quotidien.
Mais voilà, crime administrativement impardonnable, ils sont dépourvus de compte bancaire. Ce sont, selon les «critères objectifs» établis par l'Occident, de quasi indigents.
Ce qui est ici en cause n'est pas le plus ou moins bon fonctionnement d'une administration, et ne saurait se mesurer en termes de « taux d’augmentation de satisfaction » (qu'en termes poétiques...). Ce qui est ici en cause, c'est bel et bien l'établissement de facto d’un droit à deux vitesses, d'une sélection par l'argent. Le droit, en principe inaliénable, de chaque être humain à voyager est devenu un droit réservé aux riches - à ceux que l'Occident considère comme riches. La possibilité d'entendre la voix des petits, des humbles, de ceux qui n'ont pas le privilège de faire partie de l'intelligentsia africaine, est désormais close. Que l'on maquille cette réalité sous les oripeaux des «critères objectifs» ne change rien à l'affaire. C'est ceci qui, aux yeux du discours technocratique et légaliste, n'a été ni compris, ni intégré."
(document complet sur le site Afrikabidon)

A la lecture des différents documents, j'ai le sentiment qu'au delà d'une ségrégation par l'argent, déjà inacceptable, on voit poindre un autre danger qui est celui "d'un retour" au jugement de valeur artistique par le critère financier, le pragmatisme ambiant ne pouvant concevoir un "beau" inutile et surtout un "beau" pauvre, cette négation d'existence trouvant naturellement un prolongement envers les créateurs, les Artistes.

Comment accepter l'idée, délétère, qu'un pauvre puisse être un Artiste dans une société où le travail, le mérite, sont largement récompensé notamment financièrement et si en plus d'être pauvre il est Africain, paysan, et noir...


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